Le Burundi rêve grand. À l’horizon 2040, il se voit émergent. En 2060, développé. Sur le papier, la Vision est ambitieuse, structurée, presque rassurante. Sur le terrain, pourtant, une autre dynamique s’impose, silencieuse mais inquiétante : la mobilité croissante des burundais vers l’étranger.
De la Zambie au Kenya, de la Serbie (devenue en 2023 une destination inattendue) jusqu’aux gratte-ciels de Dubaï, la jeunesse burundaise s’exporte. Ce phénomène, loin d’être marginal, s’est récemment invité au Sénat. Selon le ministère des Affaires étrangères, avant 2024, plus de 10 000 Burundais ont quitté le pays via les canaux officiels, générant plus de cinq milliards de BIF en recettes pour l’État. D’autres accords sont en discussion avec plusieurs pays du Golfe.
Une histoire qui se répète
La migration fait partie de l’histoire du Burundi. Dès les années 1950, Louis Rwagasore évoquait déjà les départs vers l’Ouganda, malgré ses efforts pour encourager l’installation et la mise en valeur agricole de la plaine de l’Imbo. Plusieurs décennies plus tard, les destinations ont évolué, mais la logique demeure : aller là où les opportunités semblent plus accessibles.
Les signaux sont visibles : appels à des agents publics absents dans les communiqués officiels. Aujourd’hui, ce sont aussi des enseignants, des professionnels de santé, des cadres de l’administration publique. Des compétences formées localement, souvent avec l’appui de l’État, qui choisissent néanmoins de poursuivre leur parcours ailleurs. Le motif de ces départs est rarement idéologique : il est avant tout économique. Les revenus peinent à suivre l’augmentation du coût de la vie, tandis que les perspectives professionnelles restent limitées.
Ce défi ne concerne pas seulement les élites urbaines. Dans les provinces frontalières, une mobilité plus précaire pousse des jeunes à abandonner l’école pour les chantiers ou les plantations en Tanzanie, Ouganda et jusqu’en Zambie. Si ces départs génèrent des transferts financiers immédiats pour les familles, ils fragilisent à long terme le réservoir de main-d’œuvre qualifiée dont le pays aura besoin pour sa transformation.
Quand les institutions mesurent l’ampleur
Le constat institutionnel est sans appel. Des classes se retrouvent parfois sans enseignants suffisants et les hôpitaux souffrent de médecins et de personnels insuffisants.
La sénatrice Sabine Ntakirutimana a récemment cité le cas de Gitega, où 140 enseignants (catégorie D7 et licenciés) ont déserté leurs postes. Dans la province de Burunga, 309 enseignants ont abandonné leurs fonctions en seulement trois mois. Une anecdote illustre cette urgence : un directeur d’école, parti officiellement en mission à Bujumbura, a finalement envoyé ses nouvelles… depuis Dubaï, se plaignait le directeur provincial.
Face à ces départs, le ministre des affaires étrangères, Edouard Bizimana insiste : au-delà du patriotisme, il faut examiner si la politique salariale incite réellement les agents à rester. Une logique que rejoint la ministre Lyduine Baradahana, qui déclarait en 2024 devant les élus que l’exode des médecins ne pourra être endigué tant que le fossé salarial restera important : 650 000 BIF pour un spécialiste au Burundi, contre 1 300 000 FRW au Rwanda, 3 000 USD au Kenya ou 1 300 USD en Tanzanie.
L’hypothèque sur le futur
Au-delà de la crise des élites, c’est une véritable hypothèque sur l’avenir qui se dessine à tous les niveaux de la pyramide sociale. En perdant aujourd’hui ceux qui doivent soigner la population et former la prochaine génération, le Burundi risque de se retrouver avec une vision ambitieuse, mais sans les mains qualifiées pour la bâtir
Migrer n’est ni une faute ni une trahison. C’est un droit, parfois une opportunité. Mais le développement durable d’une nation exige la présence de ses forces vives sur son propre sol. Le défi majeur des deux prochaines décennies sera de résoudre cette équation : comment offrir à la jeunesse burundaise des perspectives assez solides pour que « rester » devienne une option aussi attrayante que « partir » ?